C’est le 1er février au soir que je me suis rendu compte à quelle point la blessure était vive. J’étais au resto avec un ami, hétéro, gay-friendly, catho, famille versaillaise.
Quelque temps avant, je lui avais proposé de venir manifester, il m’avait répondu : “Mais tu sais, moi je ne sais pas encore si je suis favorable à cette loi ! Pour le mariage, pas de problème, mais pour l’adoption, je dois prendre le temps de me pencher sur la question !” Au moins, il n’opposait pas un NON dogmatique à l’adoption, il voulait en savoir plus. Je n’avais finalement pas relancé mon invitation à la manif, par peur qu’un non ne me blesse trop.
Ce soir là, donc, nous discutions du mariage et de l’adoption, et j’ai voulu lui lire le billet de James et les Hologrammes. J’ai pris mon iphone et j’ai lu “Humiliation”. Plus je lisais, plus je sentais que ma voix se casser et les larmes me monter au yeux. Je me suis même demandé si j’arriverais à le lire jusqu’au bout, ou si ma voix se briserait avant.
J’avais les yeux rivés sur l’iphone, je ne pouvais donc pas voir ses réactions. Je ne sais pas s’il a entendu que ma voix tremblait. Je ne sais pas s’il a vu, quand j’ai relevé la tête à la fin de ma lecture, les larmes dans mes yeux. je ne sais pas s’il a compris mon trouble et mon émotion.
Ce billet m’avait touché à la première lecture, mais j’ai été surpris d’être ému à ce point en le lisant. Sans doute que le dire à voix haute rend plus forts encore les mots. Pourtant, je ne me sens pas *directement* concerné par ce que raconte ce post. Je n’ai jamais *vraiment* connu d’homophobie à l’école, au collège ou au lycée. Certains ont sans doute deviné que j’étais différent, mais je n’ai pas souvenir qu’ils me l’aient explicitement lancé à la gueule. Implicitement, parfois, sans doute, mais pas au point d’en garder un souvenir un quart de siècle plus tard.
Malgré ça, comme tous les jeunes homos, pendant tout mon adolescence et le début de ma vie d’adulte, j’ai dû cacher mon orientation sexuelle, subir l’homophobie de la société, les blagues sur les pédés, l’hétérocentrisme, en encaissant sans rien dire.
Cette période est finie depuis longtemps. Depuis maintenant plus de quinze ans que j’assume pleinement mon homosexualité, j’ai fait mon coming-out, au point de travailler dans une entreprise gay, et d’apparaître dans pas mal de médias, presse écrire, Web, radio et télé, comme gay assumé.
Et pourtant, depuis quelques mois, j’ai le désagréable sentiment d’un voyage dans le passé. Le climat est si dur, les mots si violents, que j’ai parfois l’impression que la carapace que je me suis construite a disparu, et que je suis à nouveau l’adolescent gay insecure par rapport à l’homophobie ambiante. En lisant ce qu’écrivent d’autres pédéblogueurs, j’ai constaté que je n’étais pas le seul à ressentir cela, mais ça ne rassure qu’à moitié.
Plusieurs amis m’ont dit : “Ne t’inquiète pas, la loi passera, ne prends pas ça trop à coeur, les anti se lasseront, les propos homophobes s’arrêteront !” Si, j’ai été inquiet sur le devenir de la loi, tant ceux qui mènent la barque ont souvent donné l’impression de ne pas savoir tenir un cap et d’être capable d’en changer en cas de gros temps. Je le suis moins depuis le vote à l’Assemblée nationale, mais je reste vigilant.
Si, je prends à coeur, car comment faire autrement ? A moins de vivre dans une grotte, on ne peut éviter les attaques des anti, leur agressivité, leur volonté de nous laisser en marge de la société, leur propos immondes qu’on ne peut que qualifier d’homophobes. En suivant de près les débats à l’Assemblée, je me suis certes exposé à la logorrhée homophobe de la droite, mais, alors que l’Histoire s’écrit sous nos yeux, comment s’en tenir écarté ? Comment ne pas écouter, en direct, les merveilleuses prises de paroles de Christiane Taubira, de Dominique Bertinotti, d’Erwann Binet, de Marie-Chantal Clergeau, de Jean-Jacques Urvoas, de Sergio Coronado, de Bernard Roman, de Marie-Georges Buffet, de Corinne Narassiguin ?
Les anti se lasseront, oui, mais pas avant que la loi soit définitivement promulguée, et les semaines vont être longues. Les propos homophobes, eux, ne s’arrêteront pas. Car ce débat aura révélé qu’en 2013, une large minorité de Français est homophobe. Je sais que beaucoup, parmi les anti-mariage pour tous, réfutent ce terme et s’offusquent qu’on les traite d’homophobes. Et je veux bien croire que la majorité pense sincèrement ne pas l’être. Mais ils ont une définition par trop étroite de l’homophobie. Pour eux, l’homophobe, c’est celui qui crie “Sale pédé”, c’est ceux qui tabassent les homos.
Eux ne sont pas comme ça. Ils aiment bien les homos, ils ont même des amis gays, ils sont pour le Pacs, ils sont même pour des droits renforcés, et d’ailleurs, c’est une bonne idée, cette alliance civile, pourquoi tu veux absolument le mariage ? Le mariage, tu comprends, c’est une institution, ça a toujours été un homme et une femme, on ne peut pas bouleverser ça. Ils ne sont pas homophobes, mais… Mais ils ne veulent pas du mariage, mais ils ne veulent pas de l’adoption, ils aiment bien les homos mais ce serait quand même mieux s’ils évitaient de se tenir par la main et de s’embrasser dans la rue… pour les enfants, tu comprends…
Ce que révèle ce débat, c’est que tous ces gens, qui ne pensent pas être homophobes, le sont pourtant. Quand on est contre l’égalité des droits pour les blancs et les noirs, on est raciste. Quand on est contre l’égalité des droits pour les hommes et les femmes, on est sexiste. Quand on est contre l’égalité des droits pour les homos et les hétéros, on est homophobe. C’est aussi simple que ça. Vous êtes homophobes, et je comprends que ça vous fasse chier, mais il faut assumer. Comme l’écrivait Vinsh en octobre dernier : “Il y a un moment où il faut assumer le fait que l’homosexualité continue à vous gêner aux entournures, les gars.”
Beaucoup, beaucoup de Français sont en réalité mal à l’aise avec l’homosexualité, à commencer par les opposants au mariage et à l’adoption pour les homos. Eux qui ne cessent de glorifier l’altérité (qui n’est qu’un mot savant pour “différence”), n’acceptent pas la différence, qu’elle soit d’orientation sexuelle, de couleur de peau, de religion, de culture.
Ils ont peur de cette différence, et c’est bien cette peur qui crée l’homo-phobie. Je ne leur reproche pas cette peur, elle est humaine, ou plutôt, elle est animale. Tout animal a peur de ce qu’il ne connait pas. L’ignorance engendre la peur, et la peur engendre le rejet et la haine. Cette peur de ceux qui nous sont différents est en chacun de nous. Mais ce qui fait la différence entre l’animal et l’humain, c’est la raison, qui peut, qui doit nous pousser à dépasser cette peur de l’autre, à surmonter les différences pour vivre ensemble. C’est un combat quotidien. Ce que je leur reproche, c’est de ne pas mener ce combat, c’est de se laisser aller à leur peurs animales.
Et je reproche aussi à beaucoup d’hétéros de ne pas comprendre que le combat pour l’Egalité n’est pas que celui des gays et des lesbiennes mais qu’il concerne tout le monde. Tout comme Matoo, “je voudrais que les voix s’élèvent un peu plus clairement pour l’égalité et pour le mariage pour tous. Celles de mes amis, de ma famille et tous mes proches, car on sent bien les réticences ou du moins une neutralité et des prises de positions faiblardes”.
J’étais tellement persuadé de la justesse de cette réforme, sûr que son temps était venu, que je pensais qu’elle passerait facilement. Comme j’étais naïf ! Depuis plusieurs mois, le climat est dur pour les homos. Et pendant de longues semaines, on n’a pas beaucoup entendu les politiques pro-mariage. Il a fallu attendre le début des débats à l’Assemblée nationale pour entendre des députés défendre, fortement, avec passion, l’égalité des droits. Le vote du texte en première lecture à l’Assemblée n’a pas amoindri la motivation des partisans de la Manif pour tous (pour tous les homophobes), qui ont déposé, ce matin même, leurs 700 000 pétitions au CESE (totalement inutile, ça n’aura aucun impact sur la procédure législative).
Ce jour aussi, on apprenait que le “Subway” d’Angers avait proposé une promo homophobe pour la Saint-Valentin (réservée aux couples hétéros), et ce matin, le centre LGBT de Bordeaux a été attaqué par des homophobes. Ca continue, et ça continuera jusqu’à la décision du Conseil constitutionnel.
Il faut donc serrer les dents et continuer à affronter ce tsunami d’homophobie qui nous submerge et nous renvoie, nous les gays adultes qui se croyaient blindés contre les homophobes, aux ados mal assurés que nous étions voici quelques années. Ce sentiment que nous ressentons à cause de tous ces connards, je ne le leur pardonnerai pas.