Mon interview de Jean Le Bitoux, militant homosexuel, décédé mardi
J’apprends aujourd’hui, via Yagg et Têtu, le décès de Jean Le Bitoux. Le nom ne dira sans doute rien à beaucoup de gays (et c’est d’ailleurs dommage que tant d’homos aient une si faible connaissance de ce qui constitue leur histoire).
Jean Le Bitoux était un militant homosexuel. Il a participé aux Groupes de Libération Homosexuelle, a été journaliste à Libération, a fondé le célèbre magazine “Gai Pied”, a participé à l’aventure de AIDES, et s’est battu pour la reconnaissance de la déportation homosexuelle.
En 2002, je l’avais rencontré et interviewé. Voici deux extraits de cette interview, que vous pouvez aussi lire dans son intégralité.
A lire ou relire aussi, plusieurs de mes billets au sujet de Pierre Seel, qu’évoque Jean Le Bitoux dans l’interview : Pierre Seel est mort, L’adieu à Pierre (le récit des obsèques, auxquelles je m’étais rendu), et mon billet sur le film “Un amour à taire”.
Extraits de mon interview de Jean Le Bitoux d’avril 2002, peu après la parution d’un rapport d’historiens qui indiquait qu’au moins 200 Français avaient été déportés pour homosexualité.
Comment Pierre Seel, qui était officiellement le seul déporté homosexuel français, a-t-il réagi à la publication du rapport ?
Pierre a d’abord été terrifié par le chiffre. On en parlait souvent tous les deux, du chiffre, et on pensait à 20, 30, ou 40 déportés homosexuels… On ne se rendait pas compte. Là on est sur 210 personnes uniquement pour l’Alsace.
Il a été terrifié que sa vérité (on a trouvé son nom sur la liste) soit celle de tant de personnes. Je lui ai dit que le ministre lui-même pensait que les chiffres étaient beaucoup plus importants. Donc on va continuer à fouiller dans les archives, avec trois historiens.
Seul, Pierre avait parlé, en mémoire de son amour, mort dans le camp, c’était ça qui le motivait. Il a été ému d’apprendre que son drame avait été multiplié par 100, par 200… Il était très ému de toutes ces souffrances disparues.
Sur les 210 déportés homosexuels français, il doit rester deux ou trois survivants, mais il y a un phénomène d’âge. Pierre a été raflé à 18 ans, aujourd’hui il en a 78. Il était le plus jeune du camp de Schirmeck (il était mineur, d’ailleurs, à l’époque).
Il a été très ému, parce que pour lui, c’était une preuve. Parce que quand on a commencé à écrire son livre, beaucoup de gens nous disaient que c’était du pipeau, que Pierre était un mythomane, qu’il n’y a jamais eu de déportation homosexuelle… Il y avait un déni très fort.
Il faut remercier Pierre de son courage immense, parce que sans lui, on n’en serait pas là.
Comment jugez-vous le regard de la communauté gay sur la déportation des homosexuels, et comment votre livre va-t-il aider à mieux la connaître ?
Je pense que le livre va permettre de comprendre ce qu’est l’homophobie la plus extrême. Il y a pire que d’être insulté ou bousculé ! C’est être convoqué au commissariat et ne jamais en ressortir, être torturé pour donner la liste de ses amis homosexuels… Je voudrais que la communauté gay et lesbienne se rende compte que cette haine est toujours autour de nous.
Même si on a remporté des victoires au niveau de l’Assemblée nationale, même si on aura bientôt une loi contre l’homophobie, on n’empêchera pas certains de penser ce qu’ils pensent. Il y a encore beaucoup d’antisémites en France, même si les lois les empêchent d’exprimer leur haine sociale. Je pense que pour les homosexuels, c’est pareil.
Les gens ont décidé d’être tolérants mais la tolérance, c’est une chose très superficielle, et dès que le vent tourne, la tolérance n’est plus là, et on repasse tout de suite dans l’intolérance.
Il faudrait que la jeune génération réalise qu’on n’est pas sorti de la haine sociale, et que cette haine peut revenir, surtout lorsqu’on il y a une grande visibilité gay. Ca fait évoluer certains, mais ça ne fait pas avancer ceux qui ont des problèmes avec leur propre homosexualité, et qui ne supportent pas cette visibilité homosexuelle.
Donc méfions-nous, restons vigilants. Le cauchemar peut revenir facilement. Et souvenons-nous de Berlin dans les années 30, où la situation était très semblable à la situation à Paris aujourd’hui.
Ca n’a pas empêché Hitler, en deux mois, de fermer les lieux gays, de tabasser les homosexuels, de les convoquer, de les torturer, de brûler les bibliothèques, de dissoudre les associations, d’instaurer un couvre-feu le soir… et les homosexuels sont rentrés chez eux - quand ils n’avaient pas été raflés - en vivant dans la peur pendant toute la guerre.
Lire l’intégralité de cette interview.











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