9h30 ce matin. Nous sommes moins d’une trentaine à patienter dans le froid. Enfin le cercueil est sorti du corbillard et porté dans l’église. Nous y entrons à sa suite. Un drapeau tricolore est étalé sur le cercueil, entouré de trois gerbes, dont une porte un ruban indiquant “A notre témoin de l’histoire”.
L’église des Dominicains est moderne, en béton, immense, glaciale. Parmi la vingtaine de personnes autour de moi, principalement des militants LGBT. Sur le banc en face de nous, de l’autre cpoté du cercueil, quelques membres de la famille de Pierre Seel, dont son ex-épouse et ses enfants.
Le jeune prêtre dominicain qui conduit la cérémonie rappelle que le défunt a vécu “l’indiscible” alors qu’il était encore très jeune. “Il a été broyé par la barbarie du régime nazi” et “en a été blessé à vie“, assène-t-il. Il rappelle également qu’après la Libération, on ne parlait pas de la déportation, et que Pierre Seel avait une double raison pour ne pas en parler (parce que les déportés n’en parlaient pas, et parce que la raison de sa déportation était considérée comme honteuse à l’époque). Mais, poursuit le prêtre, des années plus tard, Pierre Seel avait eu le courage de raconter son histoire, ce qui lui avait à nouveau causé des souffrances.
Il fait ensuite le tour de cercueil avec de l’encens, dont l’odeur parvient lentement jusqu’à nos narines. Puis il aperge le drapeau d’eau bénite. A l’issue de la cérémonie, le cercueil est sorti de l’église pendant que le chant des déportés (chant des marais) monte vers la voute de l’église. Nous sortons.
Le corbillard s’en va, la famille le suit, la plupart des autres s’en vont. Avec deux militants, j’accepte l’invitation du prêtre de boire quelque chose de chaud pour se réchauffer. Il nous emmène dans le couvent dominicain, nous faisant traverser le réfectoire, construit tout en longueur, avec une tribune pour celui qui lit une écriture pendant que les autres frères mangent, puis nous arrivons dans la cuisine.
Quelques frères dominicains y prennent une collation pendant leur intercours, puis quittent la pièce. Pendant que nous buvons café ou chocolat chaud, nous avons une longue discussion avec le Dominicain sur l’homosexualité. Il est très ouvert (”Vous parlez à l’original du couvent !” explique-t-il avec un sourire) et le dialogue est passionnant.
Puis nous repartons, et je rentre chez moi. La journée n’est pas finie, puisque j’ai proposé d’emmener en voiture un des deux militants, venu en train de Marseille, pour l’inhumation. Je passe le prendre à son hôtel, et c’est finalement à trois que nous prenons l’autoroute vers Carcassonne.
Pierre Seel va être inhumé à Bram, à 75 kilomètres de Toulouse. Le vieux cimetière est plein, et c’est dans une extension, où ne se trouve qu’une vingtaine de caveaux et qui ressemble, pour le reste, plus à un terrain vague qu’à un cimetière, qu’il va être enterré.
Bizarrement, la famille reste à une cinquantaine de mètres du caveau alors que le cercueil y est descendu et que la pière tombale est remise en place. Nous sommes derrière la famille. Les opérations de remise en place de la pierre sont longues et bruyantes, peu propices au recueillement, et laissent même un sentiment de malaise.
Enfin, tout le monde s’approche du caveau, où se trouvent cinq gerbes, dont une ceinte d’un ruban tricolore. Après quelques minutes de recueillement, nous partons. En quittant le parking, nous faisons au revoir de la main à l’un des fils de Pierre Seel, qui nous répond avec un sourire. Nous repassons devant le cimetière, où nous saluons pareillement de la main le reste de la famille, qui nous regarde sans un seul geste. Le passé de Pierre Seel n’est visiblement pas digéré par tout le monde…
De retour à Toulouse, je suis embauché pour aider à rédiger un communiqué de presse, et je ne rentre chez moi qu’à 18h30. Mais je ne regrette pas d’y avoir consacré ma journée.
Le seul Français déporté pour homosexualité à avoir eu le courage de témoigner n’est plus, et puisque ses obsèques avaient lieu à Toulouse, il me semblait important d’être présent, pour honorer sa mémoire. Pour beaucoup de gays, aujourd’hui, la déportation homosexuelle ne signifie rien ou pas grand chose. Pourtant, l’histoire de Pierre Seel et des milliers d’autre homosexuels déportés pour ce motif fait partie de notre histoire, et chaque gay devrait se sentir concerné, parce que cette horrible expérience représente la pire illustration de ce que peut provoquer l’homophobie.
En regardant le cercueil recouvert du drapeau français, puis la tombe ornée de gerbes, j’avais en tête les extraits du témoignage de Pierre Seel que j’ai publié ce week-end sur mon blog. Et je me disais que l’homophobie existe toujours, et je repensais à un reportage de Canal + sur les agresseurs de David Gros. L’un d’eux, visage masqué, disait que les pédés, “il faudrait leur enfoncer des batons dans le cul pour qu’ils voient que ça fait mal“, est-il si loin de ça que les tortionnaires de Pierre Seel qui l’ont violé avec une règle de bois brisée en deux, provoquant aux intestins des blessures dont il a souffert jusqu’à la fin de sa vie ?
Non, ils n’en sont pas si loin. L’homophie est toujours présente, personne ne peut affirmer qu’aucun homo ne vivra jamais plus les horreurs subies par Pierre Seel, et c’est pour cela que son histoire fait partie de celle de tous les gays et lesbiennes.